par Alizée Gazeau

            Coraline de Chiara présente actuellement une toile au Musée de Rochechouart à l’occasion de l’exposition dont Julie Crenn et Annabelle Ténèze sont les deux commissaires, Peindre dit-elle visible jusqu’au 15 décembre 2015. Elle sera prochainement représentée à Bruxelles à l’occasion de l’exposition collective Pléiades, aux côtés notamment de Caroline Corbasson et d’Edouard Wolton sous le commissariat d’Elsa de Smet.

            Historiquement, le collage apparaît au cours du XX siècle en tant que moyen pour les artistes de s’affranchir d’une tradition endoctrinée de la peinture à l’huile. En effet, il est à l’initiative d’une démarche esthétique et formelle. Cette démarche prend sa source dans une recherche iconographique et dans l’établissement d’un lieu d’expérimentation, de manipulation, de découpage, de pliage et d’assemblage d’images. Dans l’œuvre 23 de 2013, Coraline de Chiara a juxtaposé par un scotch, un papier à un dessin sur post-it, collés sur une feuille mise aux carreaux. La structure de ce collage est simple, faite de papiers ordinaires réunis pour porter à leurs surfaces l’expression graphique d’un volcan en effusion. En demi-transparence, la reproduction d’une forêt dense peinte à l’huile a été découpée. Le collage joue et déjoue les codes de lecture visuelle à la manière linguistique d’un jeu de mots. D’autre part, c’est par l’apparente simplicité et banalité des supports et des matériaux et par la fragmentation des images confrontées à des éléments de la nature qu’une ambivalence s’installe. L’artiste évoque le voyage et le plaisir de parcourir physiquement un paysage. Un voyage précis ou un vague souvenir mettent en évidence la singulière analogie entre la perception spatiale et progressive propre à la marche, et le collage.

            Les œuvres de Coraline de Chiara dépaysent autant qu’elles désorientent. La pratique du collage, plus intimiste que celle de la peinture à l’huile donne à l’artiste une grande liberté d’expérimentation et de recherche plastique. La fragmentation de l’image finale est toujours permise par l’association mentale de formes entre elles, par un jeu incessant entre l’origine d’une image, son extraction, son actualisation, son essence jusqu’au dévoilement de son potentiel artistique contemporain. Coraline de Chiara sélectionne librement parmi ses collages ceux qui seront reproduits à l’huile sur de plus grands formats et en initie ainsi une nouvelle approche. Dans l’œuvre A.E, les reproductions tirées d’un livre sont peintes, la mise aux carreaux sur la toile restant apparente à différents endroits. Deux formes juxtaposées et similaires font illusion d’un découpage des illustrations. La mise en réserve de certains espaces de la toile traduisent symboliquement l’idée d’une toile en devenir, la finalité de l’œuvre résidant dans sa construction même. Le tableau fonde un dialogue pénétrant entre l’aspect du papier, celui du collage et du découpage, et la représentation traditionnelle du réel en peinture. Coraline de Chiara empreinte ainsi à l’iconographie de ces images, le potentiel historique de la tradition du paysage romantique du XIX siècle avec une toile telle que C.F de 2012, amorçant ainsi un questionnement historique sur la peinture. Enfin, dans l’œuvre J.V de 2013, l’artiste propose une métaphore puissante : la représentation des ruines est elle-même soumise à une décomposition en étant morcelée et traversée d’un espace laissé en réserve, et suggère par sa matérialisation corruptible, l’historicité des concepts et de leurs formes sensibles.

           L’éruption volcanique est récurrente dans l’œuvre de Coraline de Chiara. Elle permet de saisir la décomposition du paysage comme son enfouissement. Un enfouissement qui efface et préserve, en figeant sous terre le vestige. La décomposition de la surface picturale permet de faire apparaître ce qu’il y a en dessous, le souterrain, ce vestige présentant à la fois sa détérioration et sa restauration.

Elle entame alors une série de peintures de minéraux de grands formats, Cristaux d’argent de 2013, Proustite et Or Natif de 2014, Aigue-Marine de 2015. Dans l’œuvre Proustite, la pierre est posée devant un fond abstrait où seule son ombre spatialise l’espace. Un morceau de scotch peint en trompe-l’œil suggère le lien entre la pierre et le fond tandis qu’un autre consolide le fond en le rattachant au cadre blanc. Par ailleurs, il y a une recherche de l’équilibre dans la composition, de la couleur, desquelles émane une présence minérale vibrante. Comme de nombreux artistes de sa génération, elle utilise l’image et sa floraison iconographique, afin de lui donner une nouvelle peau. Cette nouvelle enveloppe, à l’huile, conserve la trace de son élaboration et révèle les strates de sa production. En réalisant en trompe-l’œil des illusions de collages, Coraline de Chiara fait du médium un liant retenant entre elles les étapes de l’élaboration de l’œuvre et provoquant dans le même temps une perte de repères visuels. Le bouleversement est initié par une absence d’échelle spatiale, reflétant un jeu sur les repères temporels. Dans l’œuvre de l’artiste, la peinture présente ses objets comme en dehors du temps et de l’espace ; une extraction signifiante tant par son résultat que par sa démarche.  

           Elle peint en 2015 deux œuvres, Réserve I et Réserve II ou la copie, peintures représentant les salles de réserve du Musée du Louvre. L’essence de son approche de l’image réside précisément dans ces réserves ; elles métaphorisent l’idée de ses collages. Les œuvres sont superposées les unes aux autres, alignées, stockées et se décalquent derrière des boites, des tissus, des étagères. Les deux sculptures antiques sont de dos dans Réserve II et se dévoilent derrière un morceau de calque peint à la surface de l’œuvre. Dans le procédé de déconstruction et de recouvrement de l’image, l’interrogation centrée sur l’art de l’antique permet d’ouvrir le questionnement du rapport à l’image vers ses origines mêmes. Coraline de Chiara situe le discours historique et formel de la peinture sur elle-même, à l’intérieur de la peinture, exemplifiant son extraordinaire pouvoir discursif.

 

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